« Formes, lumières et récits divers » de Jean-Marc Bodson
La Libre Belgique, Arts 48, 2023
À la galerie Martine Ehmer l'on nous précise que Mattia Listowski, dont la bien nommée exposition Nouvelle réalité vient de débuter vendredi passé, se considère avant tout comme un sculpteur. Et l'on a raison car cela permet de mieux saisir l'œuvre multiforme de cet artiste français qui vit et travaille en Belgique, mais qui n'a pas encore beaucoup montré son travail sous nos latitudes.
Vraisemblables
Ce que l'on voit dès l'entrée de la galerie à la rue Haute, ce sont des formes architecturales en béton et des photographies que l'artiste en a tirées sous différentes lumières. On pense tout aussitôt à la maquette minutieuse d'un intérieur à la Hopper présentée en ouverture de l'exposition de Philippe de Gobert chez Alice Mogabgab en 2019. On pense aussi aux maquettes de la série Solitudes de Christian Carez, réalisées par sa sœur et photographiées par lui, évoquant dans les années 1980 les ambiances de villes désertées de ce qu'on appelait alors le « Bloc de l'Est ». On pense enfin aux images de l'Américain James Casebere, particulièrement celles inspirées par les architectures de Luis Barragán, qui avaient été exposées chez Templon en 2018. Mais ce sont là des rapprochements trop rapides, car les objets de Listowski ne sont pas des miniaturisations d'espaces vraisemblables destinées au seul trompe-l'œil de la photographie, mais bien des sculptures réalisées dans du béton d'abord pour elles-mêmes.
Lumières
Dans l'espace de la galerie, elles s'imposent au regard moins par leur taille — à peine un mètre de large pour les plus grandes — que par leur facture soignée. On a là des petites volées d'escaliers dont l'une, en couleur, peut être modifiée dans ses différentes directions. On a là aussi quelques bâtiments dont les murs rainurés rappellent le coulage à l'ancienne des bétons dans des coffrages en planches et qui, vus de l'intérieur, suggèrent les volumes de temples antiques. Ces constructions imaginaires sont simplement éclairées par la lumière ambiante qui entre par leurs différentes ouvertures.
Cependant, les photographies exposées aux murs les montrent quant à elles animées — on devrait dire spectacularisées — par des lumières différentes. Chacune d'elles, on en convient, affiche donc bien une « nouvelle réalité ». Et même s'il s'agit d'édifices factices, c'est bien moins l'architecture (création dédiée à l'usage) qui est ici convoquée que le jeu entre les formes et la lumière.
Comme le note très justement Jacinthe Gigou dans son texte d'introduction, on n'est plus ici dans le principe du « form follows function », mais dans celui — inverse — « de la forme qui suit l'émotion ». Car, ajoute-t-elle, « l'artiste recherche non pas la fonctionnalité, mais le récit ».
Récits
Un récit dont il écrit les grandes lignes précisément à travers ses photographies. D'une certaine façon, un peu comme Constantin Brancusi dont on se rappelle qu'il avait voulu apprendre la photographie(1) tant il appréciait peu les images de son travail réalisées par d'autres. Moins lui importait d'ailleurs la qualité technique de ses photos que la prise en compte de l'environnement de ses sculptures qu'elles lui permettaient.
C'est précisément cette attention au contexte de présentation et au rapport entre les différentes façons de faire image que l'on retrouve dans cette excellente exposition où l'on découvrira également une belle série de petits dessins enchâssés sous verre.
(1) Il s'y était notamment initié auprès de Steichen qu'il avait accompagné lors des prises de vues nocturnes du Balzac de Rodin dans les jardins du sculpteur à Meudon.
In this review of Nouvelle Réalité at Galerie Martine Ehmer, critic Jean-Marc Bodson situates Mattia Listowski's work within a lineage of artists who use architectural models and photography, while emphasizing the singularity of his approach. Unlike miniature constructions designed primarily for photographic illusion, Listowski's concrete structures exist first as sculptures in their own right.
Bodson highlights the relationship between form and light that runs throughout the exhibition. The sculptures, inspired by imaginary architectures, become transformed through photography, generating what the exhibition title describes as a “new reality.” Echoing Jacinthe Gigou's observation that the work follows “form follows emotion” rather than “form follows function,” Bodson argues that Listowski is less interested in architecture as a functional discipline than in its narrative and symbolic potential.
The exhibition reveals an artistic practice that moves fluidly between sculpture, photography and drawing, where light, space and memory combine to create poetic and contemplative environments.