« Form follows emotion » de Jacinthe Gigou
Introduction à l'exposition Nouvelle Réalité, 2023
S’il est un principe que l’architecture et le design défendent à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, c’est form follows function. Trois mots sacrés qui résument à eux seuls le fonctionnalisme selon lequel la forme d’un bâtiment ou d’un objet exprime son usage. Les sculptures architecturées de Mattia Listowski énoncent un nouveau dogme, peut-être celui du début du XXIème siècle, dans lequel la forme suit l’émotion. Car si la corrélation entre son travail plastique et l’architecture semble aller de soi, l’artiste recherche non pas la fonctionnalité mais le récit. Ses fragments en béton racontent une histoire, que chacun pourra librement s’approprier. Où mènent ces escaliers ? D’où proviennent ces portions d’entablement et de colonne ? Est-ce le chevet d’une église romane ? Les vestiges d’un temple antique ? Essence du Romantisme, la ruine est une allégorie de notre propre existence. Les éclats d’architectures de Mattia, tous issus de son imaginaire, oscillent entre souvenirs d’un passé révolu et utopie d’un futur fantasmé. Agitations volontaires de notre rapport au temps et à la mémoire, ces archétypes racontent l’histoire d’une époque et de ses cultures.
Au-delà du récit, Mattia voue un culte à la forme. Celle dessinée, puis sculptée, et enfin photographiée. Cette dernière phase de photographie constitue à la fois l’aboutissement de son processus créatif, mais aussi le miroir de son origine. L’artiste compose son propre monde - peut-être celui dans lequel il rêverait de déambuler - comme un musicien écrit sa partition. Il perce portes et fenêtres sur des espaces chimériques créant un univers qui nous conduit à l'observation. Réminiscence de l’architecture moderniste, ses sculptures ouvrent des fenêtres sur le monde, à l'image des béquilles de béton de Le Corbusier qui dessinent des cadres sur le paysage, manifestations sublimes de poésie.
La technique du moulage révèle le vide et fait aussi référence à un principe réflexif. L’artiste comble le vide avec ses sculptures, celui de son histoire personnelle. Mais plutôt qu’accueillir notre regard de spectateur, ne serait-ce pas ces lieux imaginaires qui nous observent ? Indiscutablement, ils nous renvoient à nos propres souvenirs, conscients ou inconscients, et nous amènent à regarder en nous. De sorte que le regardant devienne regardé. Les œuvres de Listowski incarnent une variation de méditations, qui nous poussent à l’introspection et à la rêverie.
L’architecture peut-elle émouvoir ? Sans nul doute, les sculptures de Mattia en attestent. D'usage, le béton coffré évoque le Brutalisme, mais ici il inspire douceur et une forme de spiritualité. Le silence émane des pièces monochromes, pour atteindre la présence à soi-même. Une perception sensible grâce à une mise en scène jouant de la lumière, des pleins et des vides, pour créer un monde rêvé, devenant tout à coup tangible. La lumière, véritable matériau en soi, est un fondement constitutif de l’architecture : elle y fait entrer le divin. Assurément, le travail de Mattia Listowski soulève une quête universelle de spiritualité, religieuse ou non. De celle qui nous élève jusqu'à atteindre la pureté.
In this essay, Jacinthe Gigou proposes that Mattia Listowski's work reverses the modernist principle of “form follows function,” replacing it with a more personal and poetic logic: form follows emotion. His concrete architectural fragments are not designed for use but for storytelling, evoking ruins, memories, archetypes and imagined histories that oscillate between a lost past and a speculative future.
Gigou describes Listowski's practice as a continuous process moving from drawing to sculpture and finally to photography. Each medium extends the previous one, creating immersive spaces that invite contemplation rather than explanation. Through light, voids and carefully constructed perspectives, the artist builds imaginary architectures that act as mirrors for the viewer's own memories and inner landscapes.
The essay also stresses the spiritual dimension of the work. Although rooted in the materiality of concrete and architectural references, the sculptures transcend functionality to create silent, meditative spaces where light becomes a transformative force, opening a reflection on memory, presence and transcendence.